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Pourquoi parler français (9) ?

Le français, langue de la distanciation.

Dans l’article précédent, nous avons vu que de nombreux auteurs non-francophones étaient passés et passent toujours à la langue française pour écrire, en invoquant ses qualités propres et en traduisant le sentiment de libération qu’ils éprouvent à s’exprimer dans notre langue. Comme le dit l’écrivain et poète néerlandophone, également professeur à l’université de Louvain (Leuven) en Belgique, Jan Baetens : "la beauté d’une langue est surtout une question de syntaxe" et il ajoute : "et tout le monde sait que je n’écris pas en français par atavisme, par tradition familiale, par souci de distinction, mais par une nécessité intérieure". Mais quelle relation peut-il y avoir entre la beauté de la syntaxe et la nécessité intérieure ?

Pour répondre à cette question, intéressons-nous d’abord au célèbre aventurier et séducteur italien Giacomo Casanova (1725 - 1798) qui se met à rédiger son autobiographie alors qu’il s’est installé, au seuil de la vieillesse, dans le château de Dux en Bohême ; il décide d’écrire son Histoire de ma vie en français et s’attelle à un tâche longue et ardue puisque son travail d’écriture lui prendra plus de cinq ans et comptera au total douze volumes ! Il se trouve que Casanova a expliqué pourquoi il avait choisi la langue française pour retracer son existence : écrire en français est pour lui une façon de s’entretenir avec lui-même, d’entrer dans un dialogue éperdu et vivifiant avec le jeune homme qu’il a cessé d’être, de se dédoubler en quelque sorte pour mieux se raconter. Il souligne également (Histoire de ma Vie, page 1386) que, pour lui, la langue française l’emporte sur les autres par la "preuve de sa perfection", perfection due, toujours selon lui, à "la clarté, dont la source est l’ordre même de la phrase française dont dépend sa construction, toujours simple et exempte d’inversions". Casanova a choisi de vivre sa vie comme une fête permanente et il considère que la conter en français, c’est manifester son appartenance au spectacle du "grand théâtre du monde", car, "parler français, c’est se parer comme pour une fête". Casanova va d’ailleurs pimenter son texte de tournures italiennes : vaniloques pour "verbiages", faute mardonale pour "faute excessive", parler hors de ses dents pour "s’exprimer sous le coup de la fureur", etc., et ces italianismes, par contrecoup, auront pour résultat d’augmenter par leur spontanéité l’effet de présence du narrateur .

Casanova, lui aussi et dès le 18° siècle, établit donc une relation entre la syntaxe de la langue française (et singulièrement l’ordre des mots) avec l’évidence qu’il y a à l’utiliser pour (se) raconter. Jean-Paul Sartre a un jour expliqué cette spécificité de notre langue : "en français, on parle en langue maternelle et on écrit en langue étrangère". C’est en effet en français que l’écart entre l’écrit et l’oral est le plus important parmi les langues communes, parce que la construction des phrases et l’ordre des mots, comme nous l’avons vu dans l’article 4, n’y sont pas naturels, s’éloignent de l’immédiateté et exigent donc un recul, une distanciation vis à vis de soi-même, qui favorisent particulièrement l’introspection. Bref, en français, on n’écrit pas comme on parle et on ne parle pas comme on écrit, sauf cas particuliers par exemple d’un discours ou d’un exercice oratoire exigeant une scansion particulière.

Cette propension à la distanciation est encore illustrée par François Cavanna, dans son livre Mignonne, allons voir si la rose… (page 13), dont nous avons déjà parlé à l’article 5 : "Très tôt, j’ai été frappé par ce que j’appelle le vice littéraire : je vivais et en même temps je me regardais vivre, je me racontais vivre, ou plutôt je m’imaginais racontant ce que je vivais. Bien sûr, tout un chacun, plus ou moins intensément, connaît cela. Chez moi, c’était très fort, presque obsessionnel. J’appréciais l’instant tout en le vivant. J’en savourais l’incongru, le pittoresque, le dramatique… et je me le décrivais comme dans les livres". Georges Brassens raconte à sa manière le même processus (cité in Brassens ou la liberté, éditions Dargaud, page 87) : "J’ai l’habitude de penser en proverbe ou en vers ; j’ai toujours un vers ou deux qui me tombent du ciel et j’essaye, par mes chansons, d’y trouver un prolongement. Pour La mauvaise réputation, j’ai trouvé par hasard les braves gens n’aiment pas que l’on suive une autre route qu’eux. Je l’ai noté dans mon carnet où je note tout ce qui me passe par la tête ; et puis j’ai ajouté petit à petit des images et des idées".

De même le Grec Paul Galligas (1814-1896), à la fois juriste - il fut président de la cour de cassation d’Athènes -, financier - il fut gouverneur de la Banque de Grèce -, homme politique - il fut plusieurs fois ministre -, père fondateur de la nation grecque - il fut l’un des rédacteurs de la constitution de 1864 -, écrivain - il publia en Grec un traité de droit en cinq volumes, une somme d’histoire byzantine en plusieurs tomes, un roman,… - Paul Galligas, donc, tint toute sa vie un singulier journal intime composé principalement de multiples citations en diverses langues (latin, grec ancien, grec moderne, allemand, français), mais à chaque fois qu’il emploie la première personne du singulier, c’est-à-dire qu’il exprime son opinion et qu’il s’implique, c’est systématiquement en français qu’il le fait.

Etonnamment, dès le 16° siècle, l’empereur Charles-Quint (1500 - 1558) adresse la même observation à son entourage lorsqu’il confie (in Au plaisir des mots, éditions Robert Laffont, page 322): " J’ai appris l’italien pour parler au pape, l’espagnol pour parler à ma mère, l’anglais pour parler à ma tante, l’allemand pour parler à mes sujets et le français pour me parler à moi-même".

 

Alain SULMON