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Pourquoi parler français (5) ?

Le français, langue de l'Emotion

Comme Charles Dickens, Edgar Poe avait aussi rendu un bel hommage au 19° siècle à la langue française en affirmant qu’il préférait la traduction française de ses oeuvres à leur version originale en anglais et, ce faisant, il mettait en lumière un autre aspect de notre langue : sa capacité à féconder les oeuvres de fiction et d’imagination par sa force évocatrice.

François Cavanna, fondateur et journaliste vedette des hebdomadaires Hara-Kiri et Charlie-Hebdo, a joliment exprimé cette dimension de notre langue dans un livre intitulé "Mignonne, allons voir si la rose…" (éditions Belfond) et qui est une magnifique déclaration d’amour à la langue française en 233 pages. Rappelons que François Cavanna est fils d’immigré italien et qu’il est lui-même polyglotte (il parle couramment une dizaine de langues). Voici un (tout petit) extrait de son livre :

"Il poussa un profond soupir. Associer le verbe "pousser" au complément direct d’objet "un soupir", quelle hardiesse ! On pousse une voiture, on pousse une porte… Mais un soupir ! Eh bien, justement, l’audace paie. "Pousser" est le verbe parfait qu’il fallait ici. Pour la puissance et la vivacité de l’image, certes, mais aussi, notez bien cela, pour l’assonance, pour la musique ! En aucune autre langue un soupir ne peut s’exhaler comme en Français. Parce que justement les autres langues n’ont que le verbe "exhaler", nous, nous poussons. Et si maintenant nous ajoutons "profond"… "Il poussa un profond soupir." Là, nous touchons au sublime. "Profond" n’est pas ici descriptif, il est évocateur. A ce "profond soupir" poussé par le malheureux, tout l’accablement du monde nous écrase. "Il poussa un profond soupir." Nous sommes là, n’ayons pas peur des mots, devant un chef-d’oeuvre de poésie, un chef d’oeuvre comme seule la langue française sait en produire, et elle en produit à foison, elle ne demande que cela, elle est toute en cela ! Savez-vous qu’aucune autre langue au monde ne permettrait qu’on "pousse" un soupir ? Un soupir, ça s’exhale, ça s’expire, ça se soupire… En Français, cela se pousse. Le Français ose car le Français est la langue la plus hardie, la plus riche en mots, la plus prompte aux images, la plus propice à l’allusion, à l’abstraction…

En voulez-vous d’autres ? Ecoutez celui-là : "Elle lui jeta un regard noir." Essayez donc de glisser cela dans une composition française… Honte et crayon rouge ! Eh bien, connaissez-vous une langue qui "jette" des regards ? Ne cherchez pas, seul le Français l’ose. Et n’est-ce pas juste ce qu’il fallait ? Ce regard jeté par l’oeil file droit au but, prompt et fugace, et par ce mot "noir" il dit tout : l’état d’âme de celle qui le lance, le sourcil froncé, l’éclair assassin jailli des insondables ténèbres de l’orbite…

"La marée monte à la vitesse d’un cheval au galop", je vois le cheval, je le vois, je vous assure, il est superbe, crinière au vent, écume aux lèvres, hennissant et martelant son grand galop sur le sable humide de la baie du Mont-Saint-Michel, et les vagues galopent et bondissent derrière lui, et mugissent, et le rattrapent… Je vois tout ça, moi.

"Il gèle à pierre fendre", je vois la pierre, c’est un pavé, un gros pavé de grès, qui d’abord se lézarde, et soudain éclate avec ce sec bruit sans écho des choses qui éclatent au gel… "C’est un pierre dans votre jardin", je vois une haie, et un méchant voisin qui, sournoisement, jette la pierre par-dessus la haie en ricanant, l’ordure…

"Négocier un virage", oh, que c’est beau, ça ! Il y a le type, il y a la voiture, il y a le virage, et il y a ce marchandage entre le type et le virage. Le virage dit "Non, trop vite, je refuse." Le type ralentit un peu et propose "Comme ça ?" Le virage : "Mouais… Bon, ça va. Mais tout juste." Les pneus crissent, la voiture passe. Ils se sont mis d’accord, ils ont "négocié". Ne venez pas me dire que le Français ne peut plus créer. Il peut parfaitement. Il suffit que les Français le veuillent."

A côté de ses qualités syntaxiques, et probablement grâce à elles, la langue française a donc développé une formidable puissance métaphorique et métonymique qui a favorisé la production d’innombrables chefs d’oeuvre de fiction, qu’ils soient du genre romanesque, théâtral ou encore poétique,… et, dans ce domaine, le 20° siècle sera particulièrement fertile, dans la continuité annonciatrice du 19° siècle ( Eugène Sue, Théophile Gauthier, Guy de Maupassant, Alexandre Dumas - Père et fils -, Jules Verne, Emile Zola,…). Le 20° siècle sera même, de ce point de vue, flamboyant, et fera donc l’objet d’un prochain article.

Et, en guise de bande-annonce de cet article à venir, citons Léopold Senghor (1906-2001), chantre de la Francophonie du Sud, ancien président de la république du Sénégal et membre de l’Académie française : "Le français, ce sont les grandes orgues, qui se prêtent à tous les timbres, à tous les effets, des douceurs les plus suaves aux fulgurances de l’orage. Il est tour à tour ou en même temps, flûte, hautbois, trompette, tam-tam et même canon" (tiré de Ethiopiques). vous avez dit puissance de l’imagination ?

 

Alain SULMON