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Pourquoi parler français (24) ?

Le monde en français

A l'issue des différents articles qui ont paru sur la langue française et à la question toujours sous-jacente, "Pourquoi parler français ?", essayons, à partir de la situation présente, de nous projeter vers l'avenir. Pour cela, faisons appel à des citoyens du monde en n'hésitant pas à prendre en compte aussi des regards extérieurs appartenant à la francophonie des autres continents. Qu'en pensent les francophones du monde entier ? Pourquoi parler français demain ?

Donnons d'abord la parole à Ismaïl Serageldin, actuel directeur de la bibliothèque d'Alexandrie en Egypte. Voici ce qu'il nous dit de la portée universelle de la langue française (revue AMOPA N° 206 d'octobre/novembre 2014) : "En un sens, la francophonie est l'amour d'une langue et de la production culturelle de ceux qui la manient partout dans le monde. Les fleurons de la francophonie, sur les cinq continents, font de cette langue et de cette culture, porteuse des Lumières et des chefs-d'oeuvre des arts, une langue mondiale et une culture humaniste et unviverselle. De surcroît, la culture francophone, et non seulement française, est une réalité riche par sa diversité, par sa portée mondiale. Cette capacité et cette richesse culturelle qui englobent Franz Fanon et Léopold Sédar Senghor, André Malraux et Samuel Beckett, aussi bien que Tahar Ben Jelloun et Amin Maalouf, n'est pas uniquement la langue de Molière. Certes, tous ces auteurs ont leur fil à suivre, unique et substantiel, mais ensemble, tous ces fils font de la production culturelle francophone une énorme tapisserie humaniste aussi vaste que le monde, aussi riche que l'imagination humaine. Elle est créatrice d'un imaginaire commun qui lie les uns et les autres dans une vaste collaboration spontanée qui enrichit l'humanité entière." Pourtant, pour Ismaïl Seragedin, le plus remarquable n'est pas là : "Mais il y a un autre sens à la francophonie, encore plus important que cette production culturelle riche de ses diversités, qui enfante le renouveau perpétuel au sein de populations sensibles à l'imaginaire nourri de ce vaste réservoir. Ce sens est le fait que la francophonie est porteuse des droits de la personne face aux vagues homogénéisantes d'une mondialisation sauvage. Face à l'implacable force de la mondialisation, la francophonie est devenue le défenseur de l'exception culturelle, du droit de chaque société, de chaque langue, de chaque culture, de s'exprimer à sa manière, et de son droit de défendre son patrimoine culturel littéraire et artistique à la façon qui lui convient. Ainsi la francophonie est aussi une conception philosophique à portée universelle qui touche toute l'humanité, toutes les identités, toutes les cultures, et le devenir des sociétés humaines est lié à leurs cultures..."

Mais, direz-vous, quelle pourra être l'influence effective de la langue et de la culture françaises si elles restent confinées à une élite intellectuelle, fût-elle internationale ? Or précisément, une formidable évolution est en train de se produire qui va repositionner la langue française non seulement comme une présence qualitative, mais aussi comme une donnée quantitative incontournable puisque, du point de vue du nombre des locuteurs, la langue française va connaître au XXIème siècle un développement sans précédent : Dans son dernier ouvrage intitulé "Pardon, my french" et paru en 2014 aux éditions Karthala, Hervé Bourges, ancien président du Conseil Supérieur de l'Audiovisuel, avance maintenant le chiffre de 890 millions de francophones dans la seconde partie de ce siècle. De même la banque Natixis, qui ne peut être considérée comme une institution pouvant se permettre des prévisions fantaisistes, a, quant à elle, fait paraître en 2014 un article dont le titre a de quoi surprendre : "Le français sera-t-il la langue la plus parlée au monde en 2050 ? ". Sans aller jusque là, on peut cependant affirmer avec certitude que la langue française va peser d'un poids démographique et économique considérable dans les décennies qui viennent, et non pas seulement culturel.

Même si, comme l'affirmait le linguiste suisse alémanique Walther von Wartburg : "Ce que le français garde de sa place, il ne le doit pas au nombre de ceux qui le parlent, mais à sa finesse, à son élégance, à son caractère social", il n'empêche que, dans le monde d'aujourd'hui, l'influence culturelle ne peut ignorer la réalité démographique, et donc économique. Lorsque Walther von Wartburg ajoute (in Evolution et structure de la langue française) "le français, grâce à sa clarté, est supérieur à toutes les autres langues. Ce n'est pas en vain que trois siècles y ont travaillé avec une ardeur incomparable", il relie implicitement l'héritage historique de notre langue à son avenir.

C'est précisément le sens de le démarche du grand poète sénégalais Amadou Lamine Sall lors de son discours au forum mondial de la langue française en juillet 2012 au Québec. Celui-ci ajoute au temps, à la richesse historique, la dimension de l'espace : "toutes les langues sont belles... mais il en est une, déesse de feu au long corps d'érable, de chêne et de baobab, une langue qui enjambe océans et fleuves, chante sur les avenues, les chemins de brousse, dans des cabarets et des cases. Cette langue est une femme belle aux lèvres de café, aux yeux de sirop, aux mains de henné, à la bouche de vin de palme. Elle porte dans son ventre des enfants de toutes les couleurs. C'est une langue métisse, et le métissage culturel est l'avenir de notre civilisation. C'est une langue universelle, parce que langue de l'esprit et du coeur, langue de partage, langue de confiture et d'amour, de voyage et de bivouac. La langue française est une langue de pétulance au ramage muticolore, une langue de lune de miel et de soupirs, langue d'élégance, langue de cour, langue de frisson et de bravoure, langue de refus, langue de guépard et de gazelle, langue de galop, langue des lois et langue des rêves, langue d'éternité".

Dans sa conclusion, Amadou Lamine Sall donne les contours de ce que sera sans doute la francophonie de demain : "La francophonie est notre famille, notre héritage, passé, présent et avenir confondus... En Afrique, nous ne sommes plus locataires de la langue française, mais copropriétaires"

Cette relation toute particulière avec la langue française est illustrée par un autre Egyptien, Alaa El Aswani, considéré comme le plus grand écrivain arabe vivant. Dans un entretien accordé à l'hebdomadaire Marianne (N°880 du 6 mars 2014), il déclare entre autres : "Je parle comme je vous l'ai dit quatre langues, mais je suis convaincu que le français est beaucoup plus qu'une langue. Le français est une vision du monde... J'ai toujours défendu la francophonie comme culture et je suis parfois triste quand je rencontre des Français qui n'ont pas cette vision, et qui considèrent la langue française comme une langue parmi d'autres."

A travers ces déclarations évidemment réduites par rapport à toutes celles que l'on pourrait citer, on ressent à quel point la langue française est à un tournant de son histoire : retrouvant toute sa puissance grâce à une formidable explosion démographique en cours, elle offre aux peuples du monde une alternative culturelle et humaniste ainsi exprimée par Amadou Lamine Sall : "C'est parce qu'autour d'une langue trempée, aguerrie, riche de toutes les saisons et venue du fond des âges, nous avions besoin de nous rencontrer, de nous découvrir, de nous parler, de nous connaître, de nous aimer, de nous respecter, de proposer au monde une fraternité nouvelle, de bâtir ensemble un avenir pour nos enfants, voilà pourquoi nous avons choisi le français et voilà pourquoi le français nous a choisis comme maison commune, comme un grand pont jeté sur le monde. Nous nous sommes rencontrés et il est maintenant trop tard pour se quitter. Jamais la langue française ne vieillira car l'amour ne vieillit jamais. Telle restera la force invincible de la langue française, toujours visible, toujours élégante, toujours souriante, conquérante, triomphante, désirée, désirante, toujours brûlante".

La mondialisation, au contraire d'être un frein, peut représenter un formidable levier pour la langue française, au sens où Voltaire l'écrivait dans Les pensées philosophiques : "Apprendre plusieurs langues, c'est l'affaire de peu d'années ; être éloquent dans la sienne, c'est l'affaire de toute une vie" et à la condition exprimée par Sacha Guitry : "Pourquoi ne nous vantons-nous jamais de bien parler le français, alors que nous sommes si fiers de pouvoir baraguiner l'espagnol ou l'anglais ? Peut-être n'avons-nous pas pour notre langue maternelle une tendresse assez vive, un assez grand respect ? On nous l'enseigne assurément, mais l'on devrait aussi nous apprendre à l'aimer, à l'aimer comme on aime une personne vivante." Comme vous voyez, la langue française a de beaux jours devant elle aux quatre coins du monde surtout si nous savons respecter cette invitation à l'aimer. Alors laissons le mot de la fin à un de ceux qui, innombrables de par le monde, la chérissent par-dessus tout et savourent le bonheur quotidien de parler français, l'écrivain sénégalais Amadou Lamine Sall :

 

                                           "Je vous aime, langue infinie".

 

Alain SULMON