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Pourquoi parler français (2) ?

Quand la langue française sort de sa gangue.

Dès le 12° siècle, la langue française sort de sa gangue et prend son essor.

Nous savons que la langue française, à partir du 12° siècle, commence à se répandre dans le monde occidental et au-delà. Voici quelques exemples de son influence :

- Léon 1°, roi d’Arménie, décrète le français langue officielle de son royaume au cours de son règne (1198-1219).

- Les Croisés rentrent dans Jérusalem en 1099 et y établissent un royaume franc. Le français sera la langue de la Terre Sainte pendant toute leur présence (deux siècles).

- On parle français au 13° siècle dans les seigneuries balkaniques, au royaume de Chypre, en Morée (actuel Péloponnèse), et dans bien d’autres lieux autour de la Méditerranée.

- L’Ordre des Templiers comprenait huit "Maisons" réparties par langue : celle de France (langue d’oïl), deux de Provence et d’Auvergne (langues d’oc), deux d’Espagne (Maison d’Aragon et Maison de Castille), et enfin les Maisons et Langues d’Angleterre, d’Allemagne et d’Italie. On sait que le français était la langue qui les fédérait, ce qui explique que la majorité des grands Maîtres était issue de la Noblesse Française.

- En 1245, eut lieu la première "conférence internationale au sommet" réunissant l’Orient et l’Occident (le roi de France Louis IX, les Princes d’Aragon et de Castille, l’Empereur de Constantinople, le Pape Innocent IV, … y participèrent) : Le compte rendu de ces entretiens (conservé aux Archives de Mâcon) fut rédigé en français.

- Pour mémoire rappelons que le français est aussi à cette période la langue officielle de l’Angleterre (et le restera jusqu’à la fin de la guerre de cent ans).

- Etc.

Or cette prédominance du français ne va pas de soi : Cette langue, pour simplifier, n’est guère parlée qu’en Île de France, en Normandie, au Poitou et en Champagne, c’est à dire une partie minoritaire de la France d’aujourd’hui. Notons d’ailleurs qu’au cours de son histoire, et même au moment de son apogée, le Français ne bénéficiera jamais de la loi du nombre (contrairement à l’anglais de nos jours par exemple).

Pourquoi le français s’impose-t-il alors naturellement aux autres langues ? On peut fournir deux explications : A cette époque, il s’agit encore certes de l’Ancien Français mais déjà les qualités de notre langue émergent et trois évolutions linguistiques déterminantes, qui annoncent le Français moderne, se mettent en place :

1 - la contraction des mots sous l’effet notamment de la disparition des consonnes intervocaliques. Voici quelques exemples encore "parlants" aujourd’hui : Masionaticum devient ménage, videre devient voir, placere devient plaire, Gratianopolis devient Grenoble, Augustodunum devient Autun et ainsi de suite. Les linguistes s’accordent à reconnaître que la douceur de la prononciation française y trouve pour beaucoup son origine. Notons aussi que l’Ancien Français comportait beaucoup plus de monosyllabes que le Français moderne.

2 - la disparition des déclinaisons va non seulement singulièrement simplifier la langue française en rendant presque invariables les mots (sauf les verbes), mais faire apparaître en contrepartie les mots-outils (prépositions, articles, déterminants, pronoms personnels,…) qui vont remplacer progressivement les désinences du Latin afin de préciser la relation entre les divers éléments de la phrase .

3 - Enfin et peut-être surtout, l’ordre des mots dans la phrase prendra une importance croissante et, à la construction souple des phrases latines, succèdera l’ordre de plus en plus structuré des propositions françaises, donnant à notre langue dès cette époque sa marque de rigueur, source d’une clarté incomparable de l’expression (nous y reviendrons).

La seconde explication est liée à la première : Une littérature de grande qualité, en avance sur les autres langues de son temps, naît simultanément, donnant à la langue française sa qualité de langue de culture et lui procurant un rayonnement précoce : Les Chansons de geste, et notamment bien sûr La Chanson de Roland, la littérature courtoise, la quête du Graal et les chevaliers de la Table ronde, Le Roman de Renart, Le Roman de la Rose… puis après ces oeuvres collectives souvent anonymes, on assiste à l’émergence d’auteurs connus par leur nom : Chrétien de Troyes (en différentes langues d’oïl), Guillaume de Lorris, Jean de Meung, la première poétesse Marie de France, Jehan Bodel le lépreux, Ruteboeuf, et bien d’autres… font émerger le trait français, puis européen, du souci prioritaire de la personne sur l’action collective. De même, une véritable lignée d’historiens éclôt dès le 12° siècle : Raoul Glaber, Robert de Clari, Geoffroi de Villehardouin, Jean de Joinville, Jean Froissart,… annoncent une nouvelle conception de l’histoire, celle des chroniqueurs, amorce d’une vision laïque des évènements et accessible à tous .

En 1298, le Vénitien Marco Polo, qui rentre d’un voyage de 17 ans en Chine auprès de l’empereur Kubilaï, écrit le récit de ses aventures dans un livre qu’il intitule "Le Livre des Merveilles" (appelé aussi "Le Devisement du Monde"). Ce livre, il le rédige en français.

Parler français, c’est donc s’enraciner dans une langue de culture qui rayonne depuis près de mille ans, et dont un philosophe italien du Moyen-Age, Brunetto Latini (1220-1294), qui fut aussi chancelier de la république de Florence, a pu déclarer :

" La parlure de France est la plus délectable et la plus commune à toutes gens".

Pourtant la langue française, à cette époque, n’est encore que la chrysalide qui se transformera en papillon moins de trois siècles plus tard, pour briller de mille feux.

 

Alain SULMON