Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Ecole française de Lausanne ValmontEcole Valmont aefe
« Octobre 2017 »
Octobre
DiLuMaMeJeVeSa
1234567
891011121314
15161718192021
22232425262728
293031

Cliquer sur les dates pour découvrir les événements programmés

Prochain événements
Rester informé

Lettre d'information

 

Flux des dépêches
Mode d'emploi

Applications mobiles

Pourquoi parler français (15) ?

Le français, langue de la diversité culturelle par le papier à bulles, ou quand la langue française soigne son image.

Dans le présent article, vous l'avez sans doute déjà compris à travers son titre, après le cinéma dans l'article précédent, c'est de la Bande Dessinée dont nous allons parler, et plus spécifiquement des relations étroites entre le dessin et le texte dans la bande dessinée francophone, entre le trait et la plume, entre l'image et sa bulle.

Faisons démarrer l'histoire de la bande dessinée française à la fin du XIXème siècle avec la Famille Fenouillard, le Sapeur Camember ou encore Les Pieds-Nickelés et leurs trois malappris appelés Ribouldingue, Croquignol et Filochard (un album en version colorisée intitulé Les Pieds-Nickelés s'en vont en guerre vient d'être republié aux éditions de la librairie Vuibert). Déjà une tendance se dégage qui se confirmera tout au long de son histoire : la bande dessinée francophone est affaire de personnages dont les noms à eux seuls sont déjà une invitation au burlesque et au plaisir des mots. De Bécassine à Astérix et Obélix (la BD la plus traduite au monde) en passant par Jo et Zette, Sylvain et Sylvette, Zig et Puce, Quick et Flupke,Tintin et Milou (la BD la plus vendue au monde), Spirou, le Marsupilami, Alix le Gaulois, Michel Vaillant, Lucky Luke, Gaston Lagaffe, Achille Talon,... pour ne citer qu'eux, le ton est donné. Tout comme Superman, Batman, et autres... Spiderman induisent par leur seule appellation une approche différente de ces histoires illustrées, les noms des héros de la bande dessinée francophone annoncent des scénarios où les bulles seront au moins aussi importantes que les vignettes qu'elles illustrent. Une fois encore les mots du français prennent le pas sur le reste et la langue devient première.

Certes, le dessin a aussi une grande importance, et sous l'influence prépondérante de la bande dessinée belge, c'est le concept de la Ligne claire qui va progressivement faire école et marquer la bande dessinée francophone. En septembre 2012, l'Espace Arlaud de Lausanne a d'ailleurs consacré une très riche exposition aux Aventures de la ligne Claire ; cependant, l'inspiration commune et spécifique de cette bande dessinée francophone, c'est avant tout un jeu avec la langue et les mots, plus qu'aucune autre caractéristique, et cela avec une invraisemblable créativité par l'apparition systématique des bulles, c'est-à-dire d'un espace identifié et délimité réservé aux paroles des personnages.

En voici plusieurs exemples : les compagnons d'aventure de Tintin et Milou s'appellent, entre autres, le capitaine Haddock (sans parler de la boucherie Sanzot...) ou encore les Dupondt ; chacun a son langage, la tendance au juron pour le colérique capitaine : "Mille milliards de mille sabords ! Ectoplasme, bachi-bouzouk ! Tonnerre de Brest ! etc..." et la surenchère verbale pour les deux détectives : "Motus et bouche cousue !"..."je dirais même plus, botus et mouche cousue, c'est notre devise !" ou encore dans L'Oreille cassée (1937), Dupont : "Mon opinion est faite, c'est une lettre anonyme" et Dupond : "je dirais même plus, c'est une lettre anonyme dont l'auteur est inconnu !". Une dernière : "Cette fois, nous exigeons des excuses" qui devient "je dirais même plus, nous excusons des exiges !". Chaque personnage a son langage propre qui définit sa personnalité tout autant que sa silhouette.

Evidemment, en matière de trouvailles linguistiques, on monte encore d'un cran avec Astérix et Obélix puisque ce sont les personnages eux-mêmes qui jouent sur leurs propres noms, et, ici, cela en devient un véritable feu follet !

Astérix et les Goths (1963) :

- Cloridric : ta vie tient à un fil, téléféric !...

- Electric : Je vais être général !  le général Electric !

Le Domaine des Dieux (1971) :

- Anglaigus, l'architecte : Est-ce clair, esclave ?

- Duplicatha, le Numide : C'est dur à admettre, maître !

- Un Romain : Attention, il ne faut jamais parler sèchement à un Numide !

Le Combat des chefs (1966) :

- Perclus : Il faut trouver une solution, Langelus, sinon Rome va te sonner les cloches !

Astérix et Cléopâtre (1965) :

- Panoramix : C'est une bonne situation ça, scribe ?

- Misenplis : Oh, c'est une situation assise.

Astérix en Hispanie (1969) :

- Touriste gaulois : chaque été, les Ibères deviennent plus rudes !

On pourrait multiplier les exemples pris dans Astérix et pourtant, en matière d'inventivité linguistique, il y encore plus surprenant encore si l'on pense aux petits hommes bleus ; vous avez certainement schroumpfé de qui il s'agit ? Gargamel n'a qu'à bien se tenir, des générations de lecteurs ont découvert une langue truffée de schroumpfs dont ils devaient schtroumpfer le sens. Et ils schtroumpfaient (et continuent de schtroumpfer) avec délectation...

Finissons (trop vite) l'illustration de cette particularité sémantique par deux autres personnages célèbres : Tout d'abord Gaston Lagaffe que l'on peut lui aussi rattacher à son propre langage, de l'expression "M'enfin" à son inactivité légendaire "J'ai dû m'endormir en sursaut" ; citons au passage les expressions consacrées de quelques-uns de ses acolytes (la colère rentrée de Prunelle et son "Rogntudjuuuu", ou le ricanement sarcastique de la mouette rieuse avec son "ihihaar"), pour rappeler que la bande dessinée française est également une source inépuisable de centaines d'onomatopées inventées au fil des pages ; enfin terminons (pour ne pas faire trop long) par Achille Talon qui se définit comme "admirable, calme, mais granitiquement résolu", au bon sens bien charpenté : "Je vais dégager l'allée avec souplesse, vélocité et ma pelle" ou "Allons faire le point devant un café puissant, cette nuit blanche m'a donné des idées noires".

La bande dessinée francophone, et ses corollaires contemporains les dessins animés et les films d'animation (Le roi et l'oiseau, Kirikou, Persépolis, L'illusionniste, Ernest et Célestine, Moi, moche et méchant 2, - ces deux derniers étant sélectionnés en 2014 pour l'oscar du meilleur film d'animation, un des fameux "Academy Awards" d'Hollywood -), n'ont pas d'équivalent et participent donc bien à la nécessaire diversité culturelle mondiale. A côté d'autres traditions, comme par exemple les Mangas japonaises qui se distinguent plutôt par leur graphisme, elles sont la manifestation vivante d'un esprit très français fait d'humour et d'autodérision, et sublimée par une langue qu'on pouvait pourtant ne pas attendre dans cette forme d'expression. Elle reste extrêmement active et dynamique comme l'illustre le festival annuel de la Bande Dessinée d'Angoulême (chaque année en janvier),  qui demeure le premier rassemblement international du genre. Et même si elle a bien évolué ces dernières années - chassez le naturel, il revient au galop - la bande dessinée d'expression française reste fortement imprégnée d'une verve croquignolesque.

 

Alain Sulmon

 

NB - Pour les amateurs de BD : Savez-vous que Tintin a vraiment existé ? Hergé s'est en effet inspiré du jeune et célèbre journaliste et aventurier, le Français Edmond Tranin, qui fut le premier, avec son compère Gustave Duverne, à traverser l'Afrique de part en part, d'Ouest en Est, et à relier Conakry à Djibouti en voiture - une Rolland-Pilain - (pensez à la Ford T de Tintin au Congo). Cet exploit fut réalisé durant l'hiver 1924-1925 et connut un grand retentissement médiatique à l'époque. Quatre ans plus tard, en 1929, le reporter Tranin servit de modèle à Hergé pour la création du personnage de Tintin.