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Pourquoi parler français (14) ?

Le français, langue de la diversité culturelle par les pellicules, ou quand la langue française fait son cinéma.

Si la langue française peut et doit contribuer fortement, comme nous l'avons vu dans les deux articles précédents, à préserver et enrichir la diversité culturelle mondiale, ce n'est pas seulement grâce à sa littérature exceptionnelle, ou son prestige culturel, ou sa notoriété inernationale. Dans les articles qui vont suivre, nous allons essayer de montrer que la richesse de la langue française se retrouve également dans des modes d'expression considérés, sans doute à tort, comme mineurs, mais bien vivants. Or ces domaines-là sont peut-être aussi ceux qui la rendent à la fois attractive et d'une étonnante actualité. Sélectionnons-en cinq pour lesquels, comme par enchantement, la langue française a apporté sa virtuosité et leur a conféré, littéralement, des lettres de noblesse : Le cinéma, la Bande Dessinée, le théâtre de boulevard, le roman d'aventure et la chanson.

Ces cinq domaines font partie de la culture populaire : tout le monde ou presque va au cinéma, tout le monde ou presque a lu ou lira des bandes dessinées, le théâtre est le spectacle vivant le plus fréquenté, le roman le genre littéraire le plus lu, et tout le monde ou presque écoute des chansons. Contrairement à des idées reçues, la langue française n'est donc pas réservée à une élite intellectuelle ou culturelle, elle s'adresse à tous.

Commençons donc par le cinéma ; savez-vous que certains Américains appellent la France "l'autre pays du cinéma" ? Il est vrai que le cinématographe est né simultanément dans les années 1890 aux Etats-unis avec Thomas Edison, et en France avec les frères Lumière (avec, reconnaissons-le, une petite avance à Thomas Edison). Or le cinéma français va se distinguer entre autres par des chefs d'oeuvre auxquels la richesse et la beauté des dialogues vont prendre une part prépondérante, comme nous allons essayer de l'illustrer par quelques exemples.

Auparavant, notons que la France est le seul pays occidental et l'un des seuls au monde (l'Inde en est un autre exemple dans un genre différent) à avoir conservé une production cinématographique importante et significative, puisque c'est le seul pays où le pourcentage de fréquentation des salles obscures atteint, bon an, mal an, 40% à 50% de spectateurs pour les films locaux (et même quelquefois plus les très bonnes années). Notons également que l'industrie cinématographique s'est effondrée dans la quasi-totalité des pays traditionnellement producteurs de films : ainsi il n'y a pratiquement plus de véritable industrie cinématographique en Allemagne, en Grande Bretagne, en Espagne, ni dans aucun autre pays d'Europe. Qu'est devenu par exemple le somptueux cinéma italien? Où sont passés les Antonioni, Begnini, Bertolucci, Bolognini, Comencini, de Sica, Fellini, Pasolini, Rosselini, Visconti, etc...? Balayés, disparus, laminés par la déferlante du cinéma américain. Comme tant d'autres, le cinéma italien est exsangue et c'est grande misère.

Le cinéma français, quant à lui, a résisté en s'appuyant sur une tradition particulière où le merveilleux des images est rehaussé par des dialogues de grande qualité donnant ainsi toute sa dimension à l'expression de cinéma parlant.

Tentons un (tout) petit inventaire :

Depuis la grande illusion (Jean Renoir - 1937) ou le Quai des Brumes (Marcel Carné, 1938), des répliques-cultes sont restées comme gravées dans nos mémoires pour l'éternité : "T'as de beaux yeux, tu sais" (Jean Gabin à Michèle Morgan), ou encore dans Hôtel du Nord (Marcel Carné, 1938) "Atmosphère, atmosphère, est-ce que j'ai une G...... d'atmosphère ?" (Arletty à Louis Jouvet). La même verve poétique va traverser des films devenus des classiques comme Les Visiteurs du soir (Marcel Carné -1942), ou La Belle et la Bête (Jean Cocteau - 1946), film si intemporel qu'il  connaît encore en ce moment-même un succès international sous la forme d'une comédie musicale à l'américaine, L'éternel retour (Jean Delannoy - 1943), Les enfants du paradis sorti en 1945 avec des dialogues de Jacques Prévert, élu en 1995 meilleur film de tous les temps par les critiques du cinéma et inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO : "c'est tellement simple l'amour", y déclare Arletty à Jean-Louis Barrault, etc...

Le cinéma Nouvelle Vague dont la figure la plus emblématique reste le Suisse Jean-luc Godard, va révolutionner le regard de la caméra d'après-guerre : Les quatre-cents coups de François Truffaut (1959), A bout de souffle de Jean-Luc Godard (1959), Le beau Serge de Claude Chabrol (1959), Plein Soleil de René Clément (1960), Cléo de cinq à sept d'Agnès Varda (1962), Ma nuit chez Maud d'Eric Rohmer (1969), etc... avec toujours le sens de la formule : "Montez dans votre Alpha, Roméo ! On verra après." lance Brigitte Bardot à Jack Palance dans Le mépris de Jean-Luc Godard en 1969.

Autre exemple dans Domicile conjugal de François Truffaut en 1969 :

- Est-ce qu'il y a des trompettes dans votre roman ?

- Ah, non

- Et des tambours ?

- Non

- Eh bien, vous n'avez qu'à l'appeler "sans tambours, ni trompettes" !

Un cinéma populaire, dont les scénarios semblent n'être parfois que le prétexte à des dialogues percutants, reste une des marques de fabrique des films français. On fête cette année le cinquantenaire des Tontons flingueurs (Georges Lautner - 1963), en voici une réplique parmi d'autres : "Les c..s, ça ose tout, c'est même à ça qu'on les reconnaît" (Lino Ventura à  Francis Blanche), ou dans Le pacha (1968), Jean Gabin  : 

- En admettant qu'on soit cinq sur l'affaire, ça rapporterait combien à chacun ?

- Vingt ans de placard ! Les bénéfices, ça se divise, la réclusion, ça s'additionne.

Et aussi : "Quand on parle pognon, à partir d'un certain chiffre, tout le monde écoute".

Ou encore dans Les Bronzés (Patrice Leconte - 1978), Michel Blanc : "J'ai vécu avec une femme et, au bout de 48 heures, elle a décidé qu'on se séparerait d'un commun accord".

Et pourquoi pas une réplique de la Grande vadrouille (1965) : "Y a pas d'hélice, hélas, c'est là qu'est l'os !" (Bourvil).

Encore une autre pour le plaisir :

- Bourvil : Ils peuvent me tuer, je ne parlerai pas !

- de Funès : Mais moi non plus ! ils peuvent vous tuer, je ne parlerai pas !

- Bourvil : Je savais que je pouvais compter sur vous !

Les titres de certains films eux-mêmes, démesurément longs ou allusifs,  renvoient à cette conception savoureusement décalée du cinéma : Faut pas prendre les enfants du Bon Dieu pour des canards sauvages (Georges Lautner - 1968), Elle fume pas, elle boit pas, elle drague pas... mais elle cause (Lautner - 1970), Le grand blond avec une chaussure noire (Yves Robert - 1972), Un éléphant, ça trompe énormément (Yves Robert - 1976), Le père Noël est une ordure (Jean-Marie Poiré - 1980), Viens chez moi, j'habite chez une copine (Patrice Leconte - 1981), La vie est un long fleuve tranquille (Etienne Chatiliez - 1988), ...

Ne nous y trompons pas cependant, ce qui caractérise le cinéma français, ce qui le rend spécifique, ce qui lui a permis de résister, ce qui lui donne encore aujourd'hui sa notoriété et sa dimension internationales, c'est une approche différente du cinéma. En voici un exemple frappant : en 1997, le réalisateur français Jean-Pierre Jeunet est appelé à la rescousse à Hollywood pour tourner un épisode de la série Alien (Alien, La résurrection), film bourré d'effets spéciaux et d'inspiration américaine s'il en est ; et en 2001, quatre ans plus tard, revenu en France, le même Jean-Pierre Jeunet tourne Le fabuleux destin d'Amélie Poulain, film faussement naïf d'inspiration française s'il en est. Le contraste en est saisissant !

Donnons enfin quelques autres exemples de cette autre manière de faire du cinéma qui tend à faire aujourd'hui du cinéma français un refuge, y compris pour de nombreux cinéastes étrangers : en 2005, le metteur en scène allemand Philip Gröning veut réaliser un film sur la vie monastique intitulé Le grand silence et c'est en France à la Grande Chartreuse qu'il vient le tourner. De même en 2012, le cinéaste autrichien Michael Haneke vient en France pour mettre en scène le film Amour, il décide de le tourner en français et avec des acteurs français (Emmanuelle Riva et Jean-Louis Trintignant) ; ce film intimiste a ensuite reçu la Palme d'or au festival de Cannes en 2012.

Pensons également à quelques grands succès de ces dernières années : Bienvenue chez les Ch'tis, Des hommes et des dieux, Les intouchables, La vie d'Adèle (Palme d'or du festival de Cannes en 2013), etc... qui n'ont pas grand chose à voir avec le cinéma américain, ce qui ne signifie pas qu'ils soient nécessairement meilleurs bien sûr ; simplement ils sont différents.

Et ces films illustrent non seulement une vitalité de bon aloi, mais aussi la démonstration qu'un autre cinéma est possible. Dans ce domaine comme dans d'autres, comme le disait l'Anglais Donald Lillinstone dans l'article précédent, c'est la diversité qui devrait être la marque de la bonne santé intellectuelle du cinéma mondial alors qu'avec le cinéma français, nous sommes plutôt dans l'exception culturelle d'un cinéma national échappant presque par miracle au seul concept "d'entertainement" . Le cinéma français réussit encore à faire vivre un cinéma d'auteurs où les dialogues et la langue s'en donnent à coeur joie et où l'appellation de Septième Art peut encore régulièrement s'appliquer avec bonheur.

 

Alain SULMON