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Pourquoi parler français (8) ?

Toutes les voix du monde.

Contrairement à ce que certains croient, la langue française continue de rayonner dans le monde et d’attirer à elle de nombreux locuteurs de tous les continents, notamment des écrivains qui ont décidé de s’exprimer et d’écrire dans la langue de Molière. Le présent article a pour but d’en apporter l’illustration et d’engager une réflexion pour en comprendre les raisons.

Commençons par le monde hispanophone où le français a toujours séduit de nombreux auteurs, notamment latino-américains, sensibles à la beauté et aux valeurs sous-tendues par notre langue : de Michel del Castillo à Jorge Semprun (qui fut ministre espagnol de la culture) en passant par Fernando Arrabal (membre du collège de Pataphysique) ou l’Argentin Hector Bianchetti (élu à l’Académie Française en 1996) et beaucoup d’autres, tous déclarent être tombés amoureux de la langue française ; ainsi le Cubain Eduardo Manet affirme-t-il "Lorsque j’ai décidé de changer de langue, je maîtrisais parfaitement l’anglais et j’aurais pu l’adopter très facilement, mais c’est le français qui m’est apparu comme la langue de l’écriture et de la liberté. Pour nous latino-américains, c’est une évidence". De même l’auteure espagnole Mercedes Deambrosis (Juste pour le plaisir aux éditions Buchet-Chastel) déclare que l’acte d’écrire en français la libère en tant que romancière : "Bizarrement je n’arrive pas à écrire mes romans en espagnol, je ne peux le faire qu’en français".

Considérons maintenant l’Extrême-Orient : Nous avons vu dans l’article précédent que le premier écrivain chinois, Gao Xingjiang, à obtenir le Prix Nobel en 2000, était passé par la langue française et c’est d’ailleurs un grand honneur pour notre culture que d’avoir été le vecteur de l’éclosion et de la reconnaissance de son talent ; il n’est cependant pas le seul ; le chinois d’origine François Cheng (naturalisé français en 1971) a été élu à l’académie française en 2002. Citons encore Dai Sijie (Trois vies chinoises) qui déclare écrire en français car "c’est simplement la meilleure langue pour écrire des histoires". Si l’on pense à l’Orient, on peut encore citer la vietnamienne Anna Moï (Esperanto, désesperanto, la Francophonie sans les Français paru chez Gallimard), la Japonaise Aki Shimasaki (Zakuro paru chez Actes Sud) : "j’ai été fascinée par la langue française à travers Agota Kristof (ndlr : romancière hongroise qui a écrit ses romans en français et qui vécut longtemps à Neuchâtel en Suisse), par son style si simple et si limpide, alors j’ai décidé d’écrire directement en français", la Coréenne Laure Mi Hyun Crozet ou encore la Tibétaine Tenzin Wangmo (toutes deux étaient présentes au dernier salon du livre à Morges) …

Le monde anglo-saxon n’est pas en reste : l’Américain Julien Green fut élu à l’Académie Française en 1971 ; nous avons déjà parlé du prix Nobel de littérature 1969 l’Irlandais Samuel Beckett et d’un autre écrivain américain Jonathan Littell (prix Goncourt 2006 et dont le père, Robert Littell, est auteur à succès de romans policiers américains). Mais il en est beaucoup d’autres : ainsi la romancière canadienne anglophone Nancy Huston (Lignes de faille paru chez Actes Sud), qui fut l’invitée d’honneur au dernier salon du livre à Morges, lequel s’est déroulé à la mi-septembre 2012. Faisons un sort particulier au cinéaste et dramaturge Eugene Green (la reconstruction paru chez Actes Sud) qui, clamant sa profonde admiration pour la langue française, refuse dorénavant d’écrire un seul mot en anglais et ne s’exprime plus qu’en français : parce que c’est la langue, dit-il, qui donne une véritable "identité universelle", parce qu’ "écrire en français est un acte de résistance contre la domination d’une culture monolithique" ; il va même jusqu’à "franciser" les mots de la vie courante comme ouiquende (pour week-end), quoqualaït (pour coca-light), tramouais (pour tramway), etc…. Et dire que c’est un Américain qui nous le fait….

Avant de regarder vers l’Afrique et le Proche ou le Moyen-Orient, voyons ce qu’il en est en Europe, de l’Atlantique à L’Oural : outre le fait que la langue française a depuis longtemps influencé les pays européens et a attiré nombre d’artistes et d’écrivains : Guillaume Appolinaire né polonais sous le nom de Wilhelm de Waz-Kostrowich, Elsa Triolet née russe Elsa Kagan, Henri Troyat né russe Lev Tarassov (élu à l’Académie Française en 1959), le poète aurichien Rainer-Maria Rilke (lisez donc les admirables recueils de Poèmes Vergers et Quatrains Valaisans écrits en français), le Roumain Eugène Ionesco (élu à l’Académie Française en 1970) pour ne citer qu’eux, il y a encore aujourd’hui un foisonnement d’auteurs européens qui ont choisi de s’exprimer en français. En voici quelques exemples : la Danoise Pia Petersen, polyglotte, (un livre de chair aux éditions Actes Sud) nous dit "J’écris en Français parce c’est une langue ouverte, où il y a toujours un mot à ajouter, toujours quelque chose à négocier… En français, on peut toujours plier un mot dans un sens ou un autre". La slovène Brina Svit complète :" Le Français m’a apporté une liberté, une franchise, une sensation d’être un écrivain très jeune ; je suis tout le temps en train d’apprendre", la Hongroise Eva Almassy, le Tchèque Milan Kundera (l’insoutenable légèreté de l’être), les bulgares Julia Kristeva et Rouja Lazarova (sur le bout de la langue éditions 00h00.com), le russe Andrei Makine, déjà cité dans l’article précédent, qui déclare "la langue française est la langue littéraire parce qu’elle est débarrassée du prosaïque et du vulgaire", le Polonais Grzegorz Rozinski qui s’est passionné pour la Bande dessinée d’expression française, les Grecs Dimitri Analis (éloge de la proie) ou Vassili Alexakis (la langue maternelle), et combien d’autres… Ajoutons-y tout de même les Italiens Giulio Minghini (Coupes sombres paru au Seuil) et Umberto Eco qui écrit ses romans en italien (le nom de la rose) mais qui a dirigé pendant plusieurs années au Collège de France un atelier sur la "Recherche de la langue parfaite dans l’histoire de la culture européenne".

Evidemment, si l’on se tourne vers l’Afrique et le Proche-Orient, zones d’influence traditionnelle de la langue française, les écrivains francophones y sont légion ; on ne peut cependant ne pas en citer quelques-uns : les Marocains Tahar Ben Jelloun (prix Goncourt en 1987 pour La nuit sacrée) et Fouad Laraoui (Une année chez les Français), les Algériens Yasmina Khadra (Ce que le jour doit à la nuit) qui confie "C’est transmettre l’émotion qui m’importe : je pousse la langue française jusqu’à ses limites pour montrer qu’elle peut exprimer tout ce que je veux", et Assia Djebar (La Femme sans Sépulture) élue à l’Académie Française en 2005, le Libanais Amin Maalouf (prix Goncourt en 1993 pour Le rocher de Tanios, élu à l’Académie Française en 2012), la poétesse égyptienne Andrée Chedid (mère du chanteur Louis Chedid et grand-mère du chanteur -M- c’est-à-dire Mathieu Chédid). Ajoutons-y encore l’Irakien Atiq Rahimi (prix Goncourt 2008 pour son roman Syngué Sabour. Pierre de Patience) qui nous explique : "Quand je suis rentré dans mon pays en 2002, j’ai retrouvé ma culture et… l’envie d’écrire en Français. Je n’arrivais pas - je ne sais pas pourquoi - à aborder certains sujets dans ma langue maternelle. La langue française m’a donné la possibilité de m’exprimer librement".

Quant à l’Afrique subsaharienne, la liste serait trop longue s’il fallait citer tous les écrivains francophones, mais donnons tout de même quelques noms pour montrer l’élargissement de la création littéraire à l’ensemble des pays de ce sous-continent : la Sénégalaise Mariama Bâ (Une si longue lettre), la Camerounaise Calixthe Belaya (Grand Prix de l’Académie Française en 1996 pour Les honneurs perdus), l’Ivoirien Ahmadou Kourouma (prix Renaudot en 2000 pour Allah n’est pas obligé), le Guinéen Camara Laye (L’enfant noir), le Zaïrois Henri Lopes (le pleurer rire), le Malien Moussa Konate (la malédiction du lamantin), le Togolais Kossi Yossuah Efoui (La fabrique des cérémonies), la Rwandaise Scholastique Mukasonga (prix Renaudot 2012 pour Notre-Dame du Nil paru chez Gallimard) qui était également présente au dernier salon du livre à Morges, le Tchadien Kously Lanko (La phalène des collines), le Gabonais Janis Otsiemi (Tous les chemins mènent à l’autre), le Congolais Alain Mabanckou (Bleu-blanc-rouge), le béninois Jérôme Nohouaï (Le piment des plus beaux jours), le centrafricain Didier Kassaï (L’odyssée de Mongou), etc.

Que nous apprend donc cette (longue mais pourtant fortement élaguée) liste mondiale d’écrivains d’expression française ?

- Tout d’abord on découvre que le français est lui aussi gagné par la mondialisation ; on a pu longtemps penser que, contrairement à d’autres langues européennes internationales, la France resterait l’épicentre de la langue qui porte son nom : L’Espagne n’est plus l’épicentre de l’espagnol, c’est l’Amérique du sud, idem pour le portugais dont le centre de gravité s’est déplacé vers le Brésil, et il en est bien sûr de même pour l’anglais. Par chance, le français va bénéficier de la fécondité nouvelle de peuples et de cultures en pleine expansion démographique.

- Ensuite on peut se poser la question du pourquoi, pourquoi tant d’écrivains y compris non-francophones, parfois du bout du monde là où le français n’est pas même une langue vernaculaire, adoptent-ils la langue française pour s’exprimer ? Pourquoi parlent-ils d’un sentiment de "libération" de leur écriture lorsqu’ils passent au français ? Pourquoi la langue française devient-elle leur pays ? Nous essaierons de répondre à cette question dans un prochain article.

NB - On lira utilement à ce sujet le livre de Joseph Joly paru aux éditions M.E.O. "le français, terre hospitalière" dans lequel cet auteur belge interroge quelques dizaines d'écrivains de différentes langues maternelles sur les raisons pour lesquelles ils ont choisi d’écrire en français ; les réponses sont passionnantes et précieuses puisqu’aucun n’a jamais regretté son choix !

 

Alain SULMON