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Pourquoi parler français (6) ?

Le français, langue de l’Abstraction.

Dans l’article précédent (N°5), François Cavanna, parmi les qualités qu’il attribue à la langue française, déclare qu’elle est, entre autres, "la plus propice à l’abstraction". De même Léopold Senghor, qui parlait plusieurs langues africaines (le Seereer, sa langue maternelle, le Malinké, sa langue paternelle, le Wolof, la langue vernaculaire du Sénégal, mais aussi plusieurs dialectes mandingues comme le Bambara) affirmait que les langues africaines et le Français étaient des langues de proximité car elles étaient toutes "éminemment poétiques" et, lorsqu’on lui demandait ce qu’avait alors apporté le Français à ces langues, il répondait sans hésitation "le Français nous a fait don de ses mots abstraits - si rares dans nos langues maternelles - et ces mots français sont apparus comme des diamants éclairant la nuit".

Revenons près de mille ans en arrière, c’est à dire au 11° siècle, très exactement en 1066 : Lorsque Guillaume le Conquérant (que nos amis anglais, toujours avenants, appellent Guillaume le "Bâtard") envahit l’Angleterre et y apporte avec lui la langue française (il s’agissait en fait d’une forme de l’ancien français appelée improprement anglo-normand et qui est en réalité le franco-normand), il va engager un processus d’évolution considérable de la langue anglaise : celle-ci va s’enrichir progressivement, à plus ou moins 50%, d’un vocabulaire nouveau, venu de notre langue romane, et une double sémantique va se mettre en place laissant aux vocables anglo-saxons le champ du concret et du sensoriel, et accordant aux mots en provenance du français le champ du conceptuel et de la rhétorique. Plus encore, des paires de mots de sens à peu près équivalents vont apparaître en fonctionnant sur le principe d’un usage adapté à la vie pratique pour le mot d’origine anglo-saxonne et d’un usage plus littéraire pour le mot d’origine romane : to abide by/to submit to (se soumettre à), to bump into/to collide with (entrer en collison avec), to fight/to combat (se battre), to squeal/to cry out (pousser des cris), squeamish/prudish (prude), tailspin/depression (dépression), etc, etc. L’emprunt de l’anglais au français est donc bien plus qu’une simple importation quantitative de vocables, c’est un phénomène culturel qui permet à la langue anglaise, à compter du 11° siècle, de s’enrichir et d’évoluer vers une nouvelle dimension de conceptualisation, comme le rappelle le célèbre linguiste Claude Hagège dans son dernier livre intitulé "Contre la pensée unique" paru aux Editions Odile Jacob, livre sur lequel nous aurons l’occasion de revenir.

Ainsi donc, à mille ans d’intervalle, l’apport de la langue française est de même nature, elle "fait le don de l’abstraction" ; observons d’ailleurs que, dans beaucoup de langues, notamment européennes, le vocabulaire abstrait, au fil des siècles, s’est souvent lui aussi imprégné de nombreux mots d’origine française. Tout se passe comme si, dès sa gestation, le Français avait pour destinée de contribuer au développement de la pensée conceptuelle. On lira utilement à ce sujet l’ouvrage du philosophe Michel Serres paru aux éditions Fayard : Eloge de la philosophie en langue française.

Illustrons par un autre exemple cette propension du Français à la conceptualisation en revenant à notre époque et à Léopold Senghor. Celui-ci, avec l’Antillais Aimé Césaire, est à l’origine, dans les années trente, du concept de Négritude défini comme "un ensemble de valeurs du monde noir, c’est à dire une certaine présence au monde et à l’univers". Il est intéressant de constater la différence d’approche et de conscientisation plus tardive de la même réalité dans le monde anglo-saxon où va naître, dans les années soixante aux Etats-Unis, le Black Power, organisation d’ailleurs assez disparate, définie comme mouvement pour les droits civiques. On voit bien qu’il s’agit, en francophonie, d’un processus intellectuel : "la Négritude est nécessaire au monde car elle est un humanisme d’aujourd’hui et demain " écrit léopold Senghor, au contraire du Black Power, en prise directe sur un contexte socio-économique sur lequel il veut agir : "Notre lutte est une lutte des classes et non une lutte des races" déclarait Bobby Seale, co-fondateur des Black Panthers. Quant à elle, bien dans la tradition francophone, la Négritude est une démarche conceptuelle, qui gagne en intemporalité ce qu’elle perd en pragmatisme : "La Négritude dans la Francophonie, c’est la civilisation de l’Universel riche de tous les particuliers" déclarera Léopold Senghor lors de son discours d’entrée à l’Académie Française.

A travers ces différents exemples, nous voyons que la démarche naturelle et spécifique de la langue française vers l’abstraction est non seulement ancienne et permanente, mais qu’elle est en quelque sorte contagieuse se transmettant dans le temps et dans l’espace, de proche en proche, et d’une langue à l’autre, comme par capillarité (1) .

Citons pour terminer cet article, une autre phrase de Léopold Senghor tirée de la postface de Ethiopiques et qui résume assez bien les qualités de la langue française observées jusqu’à présent : clarté, précision, élégance, rigueur, tendance à la conceptualisation, fécondité créatrice,…"Je ne reviendrai pas sur ses qualités d’ordre et de clarté qui ont fait du Français une langue universelle, et singulièrement la langue de la Science et de la Diplomatie. Ce que je veux ajouter, c’est que le Français est une langue de littérature, une langue poétique, apte à exprimer aussi bien les sentiments les plus nobles, les plus forts, que les plus délicats et les plus troubles, aussi bien le soleil de l’Esprit que la nuit abyssale de l’Inconscient ".

Nous voici donc maintenant prêts, comme annoncé, à entrer de plain-pied dans la flamboyance du 20° siècle, siècle d’apogée ou de déclin pour la langue française ?

 

 

1 - Prenons justement le mot Capillarité qui apparaît en 1820 et qui est utilisé pour la première fois dans une oeuvre littéraire en 1832 , précisément dans le roman Louis Lambert de Balzac ; dès lors le terme va se répandre dans de nombreuses langues : cela donnera kapilarität en allemand, capillarita en italien, capilaridad en espagnol, capilaridade en Portugais, kapillyarnost’ en Russe, kapilarnosc en polonais, capillarity en anglais, kapilyarnist’ en ukainien, capilaritat en catalan, etc. Observez que ce mot va harmonieusement s’intégrer dans ces différentes langues et en respecter l’assonance, la prononciation ainsi que la graphie, jusqu’à permettre aux autochtones d’ignorer même qu’il est d’origine étrangère, mais le don le plus généreux n’est-il pas précisément celui qui est méconnu de son récipiendaire ? C’est une différence notable avec le processus actuel d’importation des mots qui n’ont plus le temps de s’adapter à la langue de réception. Nous aurons l’occasion reparler aussi de ce phénomène.

 

Alain SULMON